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Notes sur « situation » « coloniale » (2013)

« La situation coloniale revisitée », notes Simon Imbert-Vier, juillet 2013

Dans le propos, il y a deux termes : « situation » et « colonial » (il y aurait aussi « revisité »…). Je vais d’abord les prendre séparément avant de tenter une synthèse ambitieuse.

« Colonial » d’abord, qui qualifie un mode de domination ou de coercition. Pour essayer de le distinguer d’autres formes de domination que nous avons évoquées au cours de nos rencontres, j’ai tenté une évaluation de différentes dominations selon deux axes : continuité/discontinuité territoriale et différence ou unicité des statuts personnels :
- colonie : discontinuité territoriale et différence des statuts personnels
- empire : continuité territoriale et différence des statuts personnels
- nation : continuité territoriale et unicité des statuts personnels
- apartheid : continuité territoriale et différence des statuts personnels
-  ??? : discontinuité territoriale et unicité des statuts personnels
Je ne sais pas nommer la dernière catégorie si elle existe, pourrait-elle s’appliquer aux DOM ? De plus, même en France métropolitaine aujourd’hui, on pourrait considérer qu’il existe une différence de statut personnel entre les résidents selon leur nationalité.
Cette typologie ne permet pas de distinguer « empire » et « apartheid » qui sont pourtant des réalités différentes. Il faut prendre en compte un troisième élément : l’inégalité de statut des acteurs. Dans certains cas, un des acteurs joue son existence même à chaque affrontement, qui est de fait total pour lui, alors que l’autre n’est jamais menacé dans son être [1]. Cette distinction permet de proposer une sous-typologie parmi les dominations qui connaissent une différenciation des statuts personnels :
- colonie : discontinuité territoriale, différence des statuts personnels et inégalité de statut des acteurs
- empire : continuité territoriale, différence des statuts personnels et inégalité de statut des acteurs
- apartheid : continuité territoriale, différence des statuts personnels et égalité de statut des acteurs
-  ??? : discontinuité territoriale, différence des statuts personnels et égalité de statut des acteurs
Encore une fois, je ne sais pas nommer la quatrième catégorie, et je n’en vois pas d’exemple d’ailleurs. De toute façon, la classification, si elle peut permettre de débroussailler les questions, a toujours des limites ; les typologies ne sont pas des réponses abouties, seulement des pistes, et il faut savoir laisser des cases vides. Elle permet cependant ici de circonscrire assez précisément la domination coloniale.

La « situation » ensuite, tente de caractériser un moment particulier avec une ambition de globalité. Cependant c’est une notion plutôt statique, qui a du mal à gérer la diachronie. Ce n’est pas très étonnant qu’elle vienne de l’anthropologie qui a été confrontée longtemps, et l’est encore parfois, à la difficulté d’envisager le changement. De plus, son caractère « totalitaire », son ambition de couvrir l’ensemble du champ social, m’interroge. En fait, seule une partie du réel est recouverte par la « situation », d’autres forces et structures existent qui demandent d’autres modes d’analyse. C’est cependant une notion intéressante, qui permet de partir des acteurs.

Même dans la « société coloniale », tout ne relève pas de la « situation coloniale », on peut envisager d’autres questionnements, en termes de rapports de classes par exemple, ou à partir des modes de domination, d’exploitation, de reproduction sociale, de transferts et ruptures, d’autres situations…
Pour tenter une synthèse « gramscienne », je propose que dans le terme « situation coloniale », le « colonial » correspond à la « société politique » qui gère la coercition concrète, et la « situation » représente la « société civile », porteuse de l’idéologie à vocation hégémonique. Cet outil se limiterait alors à la superstructure, pour rester marxiste, et laisserait de côté les questions de l’exploitation, des modes de production… mais aussi les évolutions, les marges et les résistances.


[1J’ai emprunté cette idée à Joly (Vincent) [2009], Guerres d’Afrique - 130 ans de guerres coloniales, l’expérience française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 336 p., chapitre 1, qui s’inspire en partie de Wesseling (Hendrik Lodewijk) [1997], Imperialism and colonialism : essays on the history of European expansion, Westport, Greenwood Press, 212 p.

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