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« Métissage » et écriture inclusive (2018)

En avril 2012, dans un discours prononcé sur les plages marseillaises, Jean-Luc Mélenchon estimait que le « métissage » était une chance pour la France [1]. Cette notion de « métissage » appliquée à l’espèce humaine a pris une connotation positive en France à partir de la fin du XXe siècle, en particulier après la victoire d’une équipe qualifiée de « black, blanc, beur » lors de la coupe du monde de football de 1998. Pour l’anthropologue Jean-Loup Amselle, « il semble désormais qu’aucun secteur du monde intellectuel, artistique et commercial n’échappe à l’utilisation des notions de métissage, d’hybridité et de créolisation » [2]. Or cette notion ne va pas de soi, en ce sens qu’elle suppose une diversité humaine que la science ne reconnaît pas. D’un point de vue biologique, il n’existe pas de division de l’espèce humaine contemporaine [3], les sous-espèces autres que Sapiens ayant aujourd’hui disparu.

Comme le disent les historiens Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard, « “métis” et “métissage” sont des mots “pièges”, car ils supposent, dans le domaine humain, le mélange de “races” considérées comme pures, ce qui est, du point de vue biologique, une absurdité. » [4]. Serge Gruzinski précise que « le métissage biologique présuppose l’existence de groupes humains purs, physiquement distincts et séparés par des frontières que le mélange des corps, sous l’emprise du désir et de la sexualité, viendrait pulvériser [… ce qui est un] présupposé embarrassant pour tous ceux qui cherchent à se défaire de la notion de race » [5]. Jean-Loup Amselle ajoute que la notion de métis « est viciée à la base. […] Pour bien métisser ou hybrider, et c’est ce que nous apprennent les spécialistes de l’élevage, il convient, dans un premier temps, de sélectionner les races ou, par extension, les cultures pures. […] Il faut donc au départ des entités pures pour penser le métissage, et c’est là tout le paradoxe. […] Si le métissage existe, il est en effet toujours second. C’est pourquoi la politique actuelle de la “diversité” ne fait que renforcer cette croyance en des entités pures. » [6]. Il conclut même que « le métissage est une idéologie de la séparation des sphères culturelles » [7].
Utiliser la notion de « métissage » est finalement une façon de nier l’unicité de l’espèce humaine, et donc, comme toute les conceptions privilégiant une appartenance particulière au détriment de la complexité des constructions identitaires [8], une porte ouverte au racisme.

Une autre typologie est fréquemment utilisée pour diviser l’espèce humaine, celle centrée sur le sexe qui marquerait une division naturelle. Or, il est également impossible de marquer une césure biologique nette entre les catégories « homme » et « femme » : il existe une zone d’incertitudes et de franchissements possibles. De plus, « de nombreux travaux, notamment à partir des années 1990, ont montré que la définition du sexe varie largement selon les cultures et les périodes » [9]. C’est pour répondre à ces constats qu’a été créée dans les années 1970 la notion de « genre », qui permet d’analyser les construction sociales réalisées autour du sexe [10]. Cependant, les deux sexes sont intrinsèques à l’espère humaine, qu’ils constituent conjointement et dont ils assurent ensemble la perpétuation.

C’est pour marquer cette unité de l’espèce humaine, sans hiérarchie de genre, qu’a été mise en avant la nécessité de faire évoluer l’écriture du français, qui privilégie le masculin depuis le XVIIe siècle, vers des pratiques qualifiées d’« écriture inclusive » ou « épicène ». Le terme épicène désigne des mots qui ont la même graphie quel que soit leur genre (enfant, élève, secrétaire, sage…). L’écriture inclusive est un style d’écriture qui privilégie l’utilisation d’adjectifs épicènes et de mots non genrés (« personne » et non « homme ») ou des deux genres (« les militantes et les militants »).
Il y a une vingtaine d’années sont apparues dans des cercles militants des conventions d’écriture visant à rendre épicènes des mots qui ne l’étaient pas. L’objectif, intéressant, est de supprimer l’hégémonie masculine marquée dans la langue, et d’exprimer dans le quotidien l’égalité des genres qui reste à réaliser. Le principe général est de mélanger les écritures masculines et féminines pour créer un nouveau mot qui soit épicène. Comme de nombreux aspects du français écrit, ces graphies n’ont pas de correspondance à l’oral.
Diverses méthodes ont été proposées. On peut les ranger en deux catégories : celles qui séparent les genres et celles qui les unissent. Ainsi, l’utilisation des parenthèses – militant(e) –, du point – militant.e –, de la barre oblique – militant/te – ou de majuscules – militantE – divise au lieu de rapprocher : dans nos pratiques d’écriture, tous ces signes graphiques font en effet office de séparateurs. Aujourd’hui, deux signes ont la faveur des praticiens. Le tiret ou trait d’union – qui, dans nos représentations et comme son nom l’indique, unit les éléments qu’il joint – et une innovation typographique récente, le point médian. Je préfère le premier (plus simple et présent sur tous les claviers) au deuxième (exotique, souvent difficile à utiliser et remplacé par un simple point).
Un problème se pose aussi avec la marque du pluriel des mots ainsi créés. Il existe deux écoles. L’une qui fait du marqueur du pluriel, la lettre « s », un élément distinct – militant-e-s –, et l’autre qui se conforme à la pratique générale de la langue en le liant au mot épicène – militant-es. Il me semble que la première méthode revient à ne pas considérer le mot épicène comme marqueur de l’unité humaine, mais au contraire de porter une différence interne à l’humanité en distribuant le pluriel entre deux catégories distinctes. Je prône donc l’utilisation d’une écriture épicène et inclusive qui marque l’unité de l’humanité et l’égalité entre tous les humains, quel que soit leur genre, avec l’utilisation de formes militant-es.

Simon Imbert-Vier
Juin 2018


[2Jean-Loup Amselle, Logiques métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, 2010, Payot, « Petite bibliothèque Payot », 3e édition (1re édition en 1990), Paris, citation p. 12.

[3J’ai détaillé ce point dans « Des identités et des appartenances » (2014).

[4Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard, Être esclave. Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècle, Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2013, 329 p., note p. 209.

[5Serge Gruzinski, La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999, 345 p., p. 36-37.

[6Amselle, op. cit., p. 14-15.

[7Amselle, op. cit., p. 18.

[8Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998 (rééd. Livre de Poche, 2001), 189 p.

[9Michal Raz, « Bicatégorisation », in Juliette Rennes, dir., Encyclopédie critique du genre, 2016, p. 87.

[10Pour une bibliographie sur le sujet, on peut partir de Laure Bereni et al., Introduction aux études sur le genre, De Boeck, Louvain-la-Neuve, 2012, 357 p. Pour une approche plus militante, et donc parfois plus contestable, Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, 2016, 740 p.

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